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  • Romain Louge, prĂȘtre Ă  Marseille : L’annĂ©e amĂ©ricaine oĂč il a dit non Ă  une autre vie

    Quand Romain Louge arrive Ă  Buffalo (New York) en 2007, il n’a rien d’un futur prĂȘtre. Il est Ă©tudiant en Ă©cole d’ingĂ©nieur, en derniĂšre annĂ©e. Il est rationnel, brillant, promis Ă  une carriĂšre confortable. Et il a dĂ©cidĂ© de partir Ă  l’Ă©tranger pour une annĂ©e d’Ă©tude. Comme beaucoup de jeunes Français, il aspire Ă  changer d’air, voir autre chose, et prendre de la distance.

    À Buffalo, Romain ne se contente pas d’assister aux cours. Comme il l’a toujours fait lorsqu’il Ă©tait Ă©tudiant, il pousse la porte de l’aumĂŽnerie du campus. Mais ce qu’il y dĂ©couvre dĂ©passe largement ce qu’il connaissait en France.

    La paroisse Ă©tudiante est un lieu vivant, ouvert, traversĂ© en permanence par des Ă©tudiants. Father Pat, l’aumĂŽnier principal, l’accueille immĂ©diatement et avec enthousiasme. Father Pat aime la France, il aime discuter, recevoir, crĂ©er du lien. TrĂšs vite, il lui prĂ©sente Father Jack, curĂ© de la paroisse. Avec eux, Romain dĂ©couvre une maniĂšre d’ĂȘtre prĂȘtre profondĂ©ment incarnĂ©e : prĂ©sente dans le quotidien des Ă©tudiants, attentive, joyeuse, sans posture ni distance.

    Ces prĂȘtres ne lui parlent pas de vocation. Ils ne posent pas de grandes questions. Ils l’invitent Ă  dĂźner, l’intĂšgrent, lui donnent une place. Et c’est prĂ©cisĂ©ment dans cette absence de pression que quelque chose s’ouvre.

    Les signes d’une vocation

    ParallĂšlement, Romain rassemble autour de lui un petit groupe de Français et de francophones rencontrĂ©s sur le campus. Ils vivent Ă  quelques rues les uns des autres, partagent la mĂȘme expatriation, les mĂȘmes repĂšres brouillĂ©s. Chaque lundi soir, Romain cuisine pour eux. De vrais repas, pensĂ©s, prĂ©parĂ©s, presque ritualisĂ©s. On parle français, on rit, on se raconte la semaine, on partage aussi les doutes et les solitudes.

    Avec le recul, ces soirĂ©es prennent une autre dimension. Elles disent dĂ©jĂ  quelque chose de la place que Romain occupe naturellement : celle de celui qui rassemble, qui accueille, qui crĂ©e un espace oĂč l’on peut ĂȘtre soi-mĂȘme. À l’époque, personne (pas mĂȘme lui) n’y voit un signe. Mais ces moments simples, presque anodins, vont s’ancrer profondĂ©ment dans son chemin. C’est pourtant dans cet entrelacement trĂšs concret – une paroisse Ă©tudiante amĂ©ricaine ouverte, des prĂȘtres disponibles, un cercle d’amitiĂ©s sincĂšres autour d’une table – que s’opĂšre un dĂ©placement intĂ©rieur. Et une question insistante : quelle vie ai-je vraiment envie de mener ?

    Un non qui va tout changer

    La rĂ©ponse ne vient pas sous forme mystique, mais dans un bureau de laboratoire. À la fin de l’annĂ©e universitaire, son directeur de recherche lui propose de poursuivre en thĂšse, avec un financement Ă  la clĂ©.

    Une belle opportunitĂ© que Romain refuse. Des mots clairs qui sortent de sa bouche et le surprennent un peu. Un non ferme, qui lui confirme que sa dĂ©cision est dĂ©jĂ  prise : il sera prĂȘtre.

    De retour en France, il entre au sĂ©minaire d’Aix-en-Provence et sera ordonnĂ© prĂȘtre en 2015. Son parcours le mĂšnera ensuite Ă  JĂ©rusalem, Rome, Lyon, jusqu’à devenir spĂ©cialiste de thĂ©ologie arabe et des relations islamo-chrĂ©tiennes. Aujourd’hui, il est prĂȘtre Ă  Marseille.

    Dans cet Ă©pisode de French Expat, Romain Louge raconte comment l’éloignement, la vie sur un campus amĂ©ricain et les rencontres faites Ă  Buffalo ont rendu possible une dĂ©cision qu’il n’aurait peut-ĂȘtre pas prise ailleurs.

    🎧 Son histoire est Ă  Ă©couter dans French Expat, le podcast de celles et ceux qui vivent loin de chez eux.

    French Expat est un podcast de French Morning qui raconte les parcours de vie des Français Ă©tablis hors de France. Retrouvez-le sur toutes les plateformes d’écoute : SpotifyApple PodcastDeezerGoogle PodcastPodcast AddictAmazon Music. Cet Ă©pisode est racontĂ©, produit et rĂ©alisĂ© par Anne-Fleur Andrle, habillĂ© et mixĂ© par Alice Krief.

  • Bourses scolaires 2026-2027 Ă  SF : prendre rendez-vous au Consulat avant le 20 fĂ©vrier

    Le consulat gĂ©nĂ©ral de France Ă  San Francisco a ouvert sa premiĂšre campagne des bourses scolaires pour la rentrĂ©e 2026-2027 et, cette annĂ©e, la date limite de l’envoi des dossiers est fixĂ©e au vendredi 20 fĂ©vrier.

    Afin de mieux informer les familles sur la procĂ©dure Ă  suivre, le Consulat a organisĂ© une session d’information Zoom le mardi 13 janvier dernier.

    Pour les familles rĂ©sidant dans la Baie et dĂ©posant une demande pour la premiĂšre fois : prendre rendez-vous ici au Consulat pour un entretien. Les dossiers sont Ă  envoyer par courrier sĂ©curisĂ© via la plateforme SCOLAIDE aprĂšs avoir Ă©tĂ© vĂ©rifiĂ©s par l’Ă©tablissement scolaire.

    Pour les familles résidant hors de la Baie, prendre rendez-vous ici afin de recevoir un lien zoom qui permettra de réaliser un entretien à distance.

    Rappelons que ne peuvent bĂ©nĂ©ficier d’une bourse que les enfants (de la maternelle Ă  la terminale) qui remplissent les critĂšres suivants :

    • ĂȘtre de nationalitĂ© française 
    • ĂȘtre ĂągĂ©s d’au moins trois ans au cours de l’annĂ©e civile de la rentrĂ©e scolaire
    • ne pas avoir plus d’un an de retard en primaire et plus de deux ans de retard dans le secondaire
    • rĂ©sider avec au moins l’un des parents dans la circonscription consulaire de San Francisco
    • ĂȘtre inscrits au registre mondial des Français Ă©tablis hors de France, tout comme la personne qui effectue la demande de bourses (pĂšre ou mĂšre) 
    • ĂȘtre inscrits ou en cours d’inscription dans un Ă©tablissement homologuĂ© par l’AEFE ou de la Mission laĂŻque française (MLF). Seuls les cursus français de ces Ă©tablissements sont Ă©ligibles et non les cursus internationaux IB
    • La famille ne doit plus percevoir de prestations familiales de la part de la CAF (un certificat de radiation est requis pour les familles dont les enfants ont rĂ©sidĂ© en France).

    Le conseil consulaire des bourses se réunira une premiÚre fois au printemps (avril-mai). Les familles dont la demande aura été rejetée ou ajournée seront informées en mai. Les familles dont la demande aura été retenue seront informées en juillet.

    PubliĂ© le 12 janvier 2026. Mis Ă  jour aprĂšs la fin du Zoom d’information le 14 janvier 2026.

  • Musimelange enrichit sa partition avec les arts visuels

    Musimelange Ă©largit son horizon artistique. FondĂ©e il y a une quinzaine d’annĂ©es par la violoniste française Anne Chicheportiche, inspirĂ©e par l’esprit feutrĂ© des salons de la Belle Époque, la sĂ©rie de concerts de musique de chambre entame sa douziĂšme saison. Ce nouveau chapitre musical s’ouvrira le lundi 26 janvier Ă  7:30pm avec une soirĂ©e intitulĂ©e « The Art of Three Â» (billets ici), avant de s’achever Ă  la mi-mai. Quatre rendez-vous intimistes jalonneront ce parcours, les deux premiers accueillis Ă  Casa Nube, au cƓur de Wynwood Ă  Miami, les deux suivants dans le cadre prestigieux du National Hotel, joyau Art dĂ©co de Miami Beach.

    Soirées multisensorielles

    Comme Ă  l’accoutumĂ©e, Musimelange allie musique, gastronomie et vin au sein d’un concept rĂ©solument multisensoriel. Chaque soirĂ©e se dĂ©cline en trois actes. Une dĂ©gustation de grands crus, accompagnĂ©e d’hors-d’Ɠuvre imaginĂ©s par le chef français Vincent Catala, ouvre les festivitĂ©s. Vient ensuite le concert, proposĂ© sans estrade, au plus prĂšs des musiciens. Enfin, douceurs sucrĂ©es et bulles prolongent l’expĂ©rience et offrent au public l’occasion d’échanger avec les instrumentistes de l’orchestre.

    Cette annĂ©e, Musimelange s’enrichit d’un quatriĂšme axe en intĂ©grant les arts visuels. Certaines Ɠuvres colorĂ©es d’Isa Zapata seront exposĂ©es, tandis que LoĂŻc Ercolessi prĂ©sentera ses peintures rĂ©alisĂ©es Ă  partir de cafĂ©. « Cela s’inscrit naturellement dans l’ADN de Musimelange, confie Anne Chicheportiche. Le projet s’est toujours construit autour du partage et des connexions humaines. J’avais envie de faire dialoguer la musique avec le travail d’artistes proches, des amis qui m’accompagnent et me soutiennent depuis le dĂ©but Â».

    Un répertoire éclectique

    Pour cette douziĂšme saison, mĂ©lomanes curieux comme amateurs avertis voyageront Ă  travers un rĂ©pertoire Ă©clectique. La soirĂ©e inaugurale plongera l’audience dans l’intimitĂ© d’un trio, autour d’Ɠuvres de Bach, Beethoven et Franck, interprĂ©tĂ©es par la pianiste Christie Julien, la violoncelliste Ashley Garritson, et Anne Chicheportiche, maĂźtresse de cĂ©rĂ©monie au violon.

    Trois autres rendez-vous se succĂ©deront. Le lundi 9 mars Ă  7:30pm, « MusiJazz Re:Composed Â» (billets ici) rĂ©unira des musiciens de jazz de Miami revisitant de grandes pages du rĂ©pertoire classique, de Bach Ă  Beethoven et Mozart, Ă  travers le prisme de l’improvisation. Le lundi 20 avril Ă  7:30pm, « Divas & Strings Â» (billets ici) proposera une immersion dans l’univers de l’opĂ©ra, portĂ©e par la soprano Raha Mirzadegan et la mezzo-soprano Elise Quagliata, enveloppĂ©es par les sonoritĂ©s d’un quatuor Ă  cordes. Enfin, le lundi 18 mai Ă  7:30pm, la saison s’achĂšvera avec « Tutti 5.0 Â» (billets ici), un final inspirĂ© par l’amitiĂ© et le cinĂ©ma, mĂȘlant grandes envolĂ©es cinĂ©matographiques et Ă©changes musicaux plus intimes.

  • Vie d’Expat : NoĂ«l en France, le piĂšge de la culpabilitĂ© familiale

    Les lecteurs de French Morning nous soumettent rĂ©guliĂšrement leurs problĂšmes liĂ©s Ă  l’expatriation. Deux fois par mois, Vie d’Expat essaie de les aider en ouvrant sa bibliothĂšque de livres et de revues sur l’Ă©panouissement personnel.

    Cette semaine, dĂ©couvrons l’histoire de David, qui regrette d’ĂȘtre retournĂ© en France pour les vacances de fin d’annĂ©e.

    VoilĂ  maintenant dix-huit ans que nous avons quittĂ© la France pour San Francisco. Dix-huit ans que nous esquivions poliment les « Vous ne rentrez pas pour les fĂȘtes ? » Et cette annĂ©e, Ă©puisĂ©s par la pression familiale, nous avons cĂ©dĂ©. Quelle erreur !

    Le ton Ă©tait donnĂ© dĂšs la rĂ©servation de l’Airbnb : 3 500 euros pour une semaine dans un loft aux Lilas. « Parce que ce sera pratique pour tout le monde », avait mentionnĂ© ma sƓur. Surtout pour elle, en fait. Nous ne fĂȘtons pas NoĂ«l – nous sommes musulmans – mais qu’importe : il fallait « ĂȘtre lĂ  », « crĂ©er du lien », « penser aux enfants ».

    L’idĂ©e semblait gĂ©nĂ©reuse : organiser une grande cousinade. Nos trois enfants retrouveraient leurs neuf cousins. Sauf que personne ne nous avait prĂ©venus que « cousinade » signifiait en rĂ©alitĂ© « garderie gratuite ». Mes frĂšres et ma sƓur travaillaient. Le soir, ils arrivaient crevĂ©s, dĂźnaient rapidement et repartaient se coucher en nous laissant toujours un ou deux gamins pour un sleep over – rebaptisĂ© pyjama party.
    Mais la journĂ©e, c’était pire. Impossible de laisser les enfants jouer dans la cour. Les Ă©crans sont devenus nos seuls alliĂ©s, avec la culpabilitĂ© en prime.

    J’avais louĂ© un grand SUV. Enfin, grand
 Un sept places pour douze. Impossible de partir tous ensemble. On a Ă©tĂ© obligĂ©s de nous sĂ©parer, ma femme et moi, chacun son groupe. Vous imaginez l’angoisse lorsqu’il a fallu choisir quel enfant viendrait Ă  Disneyland et qui resterait. Pour les Ă©lus – et moi qui m’en suis occupĂ©s – six heures sous des trombes d’eau, des enfants trempĂ©s et grognons, 480 euros envolĂ©s pour trois attractions et un dĂ©jeuner infĂąme. C’est bien la peine d’ĂȘtre en France pour manger si mal !

    Le lendemain, accrochage avec la voiture de location dans un parking souterrain. Rien de grave, mais les dĂ©marches, l’assurance, les coups de fil
 Une journĂ©e sacrifiĂ©e. Évidemment, je me suis engueulĂ© avec ma femme.

    Et pendant ce temps, au Maroc, ma mĂšre envoyait des messages glacials. « Vous venez en France, mais pas nous voir ? » Comment expliquer qu’il ne nous restait ni force ni argent ? Au cumul, le budget total de ce « sĂ©jour familial » dĂ©passait celui du Club Med.

    Le retour s’est rĂ©vĂ©lĂ© un calvaire supplĂ©mentaire. On n’a jamais Ă©tĂ© aussi heureux de retrouver San Francisco.
    À partir de maintenant, quand la famille suggĂšrera « L’annĂ©e prochaine peut-ĂȘtre ? », notre rĂ©ponse sera limpide : plus jamais ça. Nous avons compris que la culpabilitĂ© n’est pas une raison suffisante pour traverser l’Atlantique. Que « faire plaisir » ne peut pas signifier s’oublier complĂštement. Et surtout, que les vraies vacances se mĂ©ritent – elles ne peuvent pas ĂȘtre une punition dĂ©guisĂ©e en obligation familiale.

    La prochaine fois qu’on nous demandera pourquoi nous ne rentrons pas pour les fĂȘtes, nous aurons enfin le courage de rĂ©pondre la vĂ©ritĂ© : parce que nous avons appris Ă  dire non. 

    La réponse de French Morning

    Merci pour votre rĂ©cit, David. Pour vous apporter un Ă©clairage, nous nous sommes appuyĂ©s sur l’article Comprendre le lien culpabilitĂ©-rĂ©paration : un rĂŽle potentiel de l’attention, que nous avons adaptĂ© Ă  votre histoire.

    Quand la culpabilité dicte nos choix

    La culpabilitĂ© survient lorsqu’on estime avoir transgressĂ© une norme morale ou causĂ© du tort Ă  autrui. Dans votre cas : ne pas rentrer voir la famille depuis dix-huit ans. Cette Ă©motion gĂ©nĂšre un sentiment de dette, une impression d’ĂȘtre “redevable”. RĂ©sultat ? On cĂšde, on rĂ©serve l’Airbnb hors de prix, on traverse l’Atlantique avec trois enfants.

    Les chercheurs ont longtemps pensĂ© que la culpabilitĂ© menait systĂ©matiquement Ă  la rĂ©paration. Mais des Ă©tudes rĂ©centes bouleversent cette certitude. Le lien culpabilitĂ©-rĂ©paration n’est ni automatique ni systĂ©matique. Pire : il peut mĂȘme produire l’effet inverse.

    Le paradoxe de la réparation forcée

    Votre expĂ©rience en est l’illustration parfaite. Vous avez « rĂ©parĂ© » votre absence en organisant cette cousinade. Mais au lieu de restaurer les liens familiaux, vous vous ĂȘtes retrouvĂ©s piĂ©gĂ©s dans une situation Ă©puisante : douze enfants Ă  gĂ©rer seuls, des journĂ©es interminables sous la pluie, un budget explosĂ©, un couple au bord de la crise.

    La recherche explique ce paradoxe : lorsque les possibilitĂ©s de « rĂ©parer » sont trop explicites ou imposĂ©es de maniĂšre insistante (la pression familiale dans votre cas), la culpabilitĂ© ne produit plus de comportement rĂ©parateur, mais de la rĂ©actance – c’est-Ă -dire un sentiment de privation de libertĂ© qui gĂ©nĂšre frustration et Ă©puisement.

    L’illusion de la rĂ©paration universelle

    Autre dĂ©couverte fascinante : on ne peut pas « rĂ©parer » de maniĂšre gĂ©nĂ©rale. La culpabilitĂ© fonctionne dans des relations spĂ©cifiques. Vous vous sentiez coupables envers votre famille parisienne ? Vous avez tentĂ© de rĂ©parer. Mais cette rĂ©paration s’est faite au dĂ©triment d’autres personnes, comme votre famille marocaine (qui « fait la gueule ») et surtout vous-mĂȘme et votre couple.

    Les Ă©tudes montrent que lorsqu’on cherche Ă  rĂ©parer auprĂšs d’une personne, on peut adopter des comportements dĂ©favorables envers des tiers non impliquĂ©s. C’est exactement ce qui s’est produit : en tentant de satisfaire une partie de la famille, vous avez sacrifiĂ© tout le reste.

    Apprendre Ă  dire non

    La conclusion de votre rĂ©cit – « plus jamais ça ! » – est une prise de conscience salutaire que valident les recherches : la culpabilitĂ© n’est pas une raison suffisante pour agir.
    Les psychologues le confirment : cĂ©der Ă  la pression par culpabilitĂ© ne rĂ©pare rien. Au contraire, cela crĂ©e de nouvelles blessures, de nouveaux ressentiments, et alimente un cycle toxique. La vraie rĂ©paration passe parfois par le refus, par la protection de son propre bien-ĂȘtre et de celui de ses proches immĂ©diats.

    Dire non Ă  la culpabilitĂ©, ce n’est pas de l’égoĂŻsme. C’est reconnaĂźtre que les Ă©motions dĂ©sagrĂ©ables ne sont pas toujours de bons guides pour l’action. C’est aussi admettre qu’on ne peut pas rĂ©parer dix-huit ans d’absence en deux semaines chaotiques dans une banlieue parisienne.

  • Golden Globes 2026 : Mauvaise soirĂ©e pour le cinĂ©ma français

    À Los Angeles, avait lieu ce dimanche soir la 83e cĂ©rĂ©monie des Golden Globes qui marque l’ouverture officielle de la saison des prix, et rĂ©compense les meilleurs films et sĂ©riĂ©s tĂ©lĂ©visĂ©es amĂ©ricaines et internationales de l’annĂ©e 2025.

    MarquĂ©e par les quatre statuettes attribuĂ©es au film « Une bataille aprĂšs l’autre » (« One battle after another »), le film rĂ©alisĂ© par Paul Thomas Anderson, avec Leonardo DiCaprio, et la victoire de la mini-sĂ©rie « Adolescence », Ă©galement rĂ©compensĂ©e de quatre Golden Globes, la cĂ©rĂ©monie s’est soldĂ©e par un maigre bilan pour la France.

    Dans la catĂ©gorie « meilleur film en langue Ă©trangĂšre », Ă  noter, tout de mĂȘme, la victoire du film brĂ©silien « L’agent secret », une coproduction française de MK2 Films/MK Productions et le soutien d’Arte France CinĂ©ma. Le thriller multi-primĂ© au festival de Cannes (prix de la mise en scĂšne et prix d’interprĂ©tation masculine) du rĂ©alisateur Kleber Mendonça Filho raconte l’histoire d’un homme poursuivi pendant la dictature brĂ©silienne des annĂ©es 70.

    DĂ©ception dans la catĂ©gorie du Film d’animation avec les dĂ©faites du film « Arco », Ă©crit et rĂ©alisĂ© par l’auteur de bandes dessinĂ©es Ugo Bienvenu, et la « MĂ©taphysique des tubes » de MaĂŻlys Vallade et Liane-Cho Han, une adaptation du roman d’AmĂ©lie Nothomb, qui concourrait dans la mĂȘme catĂ©gorie.

    Timothée Chalamet, héros du film « Marty Supreme ». © Metropolitan Productions

    Les francophiles pourront toujours se consoler avec le sacre de l’acteur franco-amĂ©ricain TimothĂ©e Chamalet qui a remportĂ© le Golden Globe du Meilleur Acteur dans une comĂ©die ou un film musical pour son rĂŽle dans « Marty Supreme » ou l’ascension fulgurante et chaotique d’une lĂ©gende du ping-pong amĂ©ricain des annĂ©es 1940 Ă  1960. Un portrait d’un anti-hĂ©ros obsĂ©dĂ© par la victoire et la reconnaissance.

  • Banquier Ă  New York, romancier Ă  ses heures : le road trip littĂ©raire de Nicolas De Neve

    Pendant des annĂ©es, Nicolas De Neve a eu la phrase classique au bord des lĂšvres : « Je voudrais Ă©crire, mais je n’ai pas le temps. » Ce banquier belge de BNP Paribas, installĂ© Ă  New York, grand lecteur — une passion qu’il partage avec sa femme Nathalie —, enchaĂźnait, de son propre aveu, « plein d’excuses » pour ne pas s’y mettre.

    Jusqu’au jour oĂč il se lance, tĂȘte baissĂ©e. Sans mĂ©thode miracle, sans certitude. Juste l’envie, enfin assumĂ©e. Il lui faudra un an et demi pour Ă©crire DĂ©tours, 1699 kilomĂštres, son premier roman, rĂ©cemment publiĂ© aux Ă©ditions Spinelle.

    Une aventure littĂ©raire nĂ©e d’un dĂ©clic, presque anodin : une publicitĂ© ciblĂ©e pour The Artist Academy. On y vend des masterclasses d’Ă©criture avec des pointures comme Éric-Emmanuel Schmitt ou Bernard Werber ou Douglas Kennedy. Nicolas se laisse tenter. « J’ai passĂ© pas mal de temps Ă  Ă©couter ces gens. Ils racontent tous un peu la mĂȘme chose, mais avec des sensibilitĂ©s diffĂ©rentes (…). Ils conseillent par exemple d’Ă©crire tous les jours, ne serait-ce que 15 minutes. Ça m’a donnĂ© le courage de m’y mettre. »

    Un road trip, une idole, une faille

    Si le cadre de vie de l’auteur est new-yorkais, l’Ăąme du livre qu’Ă©crit ce passionnĂ© de musique est, elle, rĂ©solument rock et torturĂ©e. L’Ă©tincelle jaillit lors d’un concert de Nick Cave. Nicolas est frappĂ© par le charisme de l’Australien, cette connexion quasi mystique avec le public. « Je suis parti de cette idĂ©e : son charisme, son impact sur le public. Presque une secte. Je me suis demandĂ© : est-ce que moi, je pourrais me laisser prendre ? »

    Le roman explore cette relation mentale entre un fan et son idole, sur fond de routes amĂ©ricaines et de quĂȘte intĂ©rieure.

    Le choix du road trip n’est pas anodin. « J’avais envie d’une trame itinĂ©rante, de partir de New York pour arriver quelque part. Et puis la musique de Nick Cave appelle ça. » La destination, elle aussi, est chargĂ©e de sens : Tupelo, Mississippi, Ă©voquĂ©e dans une chanson sombre et incantatoire de Nick Cave, qui y raconte la naissance d’Elvis Presley.

    Écrire pour respirer

    TrĂšs vite, l’écriture devient plus qu’un projet littĂ©raire. Une respiration sinon une thĂ©rapie. « Ça me sort du stress de banquier. Ça m’apaise. Il y a un cĂŽtĂ© ermite que j’ai dĂ©couvert et que j’aime beaucoup. »
    Pas de routine stricte : parfois une phrase en deux jours, parfois une page en quelques minutes. MĂȘme s’il avoue avec humilitĂ© s’ĂȘtre senti « pataud » au dĂ©but, trouvant ses 50 premiĂšres pages hĂ©sitantes, il s’est « piquĂ© au jeu ».

    Santé mentale et fatalité

    DerriĂšre le voyage et la musique, une thĂ©matique traverse le roman : la santĂ© mentale. « C’est quelque chose qui nous touche tous, surtout quand les parents vieillissent. C’Ă©tait lĂ  aussi quelque chose que je voulais aborder, mĂȘme si dans le livre ce n’est Alzheimer ou la dĂ©mence et que ça s’est retrouvĂ© chez un jeune. »
    La fin, Nicolas De Neve la connaissait dĂšs le dĂ©part. « Je savais qu’il allait mourir. Ça me paraissait logique. Il ne pouvait pas s’en sortir. » Une noirceur assumĂ©e, nourrie aussi par le parcours de Nick Cave, marquĂ© par la perte de deux de ses enfants — un drame qui a profondĂ©ment transformĂ© son Ă©criture et sa musique.

    Au bout du compte un rĂ©cit halletant, surprenant, et plutĂŽt inclassable. « On demande toujours de le dĂ©finir, j’ai bien du mal ». Il y a ceux, comme son Ă©pouse Nathalie, qui parlent d’un « roman noir »; Ă©tiquette qui a le don de l’agacer, dit-il gentiment. Lui prĂ©fĂšre parler d’une « histoire d’amour frustrĂ© qui s’Ă©tale sur un road trip Â».

    Être publiĂ©, presque par surprise

    Une fois le manuscrit terminĂ©, Nicolas dĂ©couvre un autre monde : celui de l’édition. Cinquante manuscrits envoyĂ©s, en France, en Belgique, au Canada. Pas les grandes maisons, trop difficiles d’accĂšs. Et, Ă  sa surprise, des retours encourageants.

    C’est finalement les Ă©ditions Spinelle, spĂ©cialisĂ©es dans les premiers romans, qui publient DĂ©tours, 1699 kilomĂštres. « J’ai une chance folle. »

    Loin de s’arrĂȘter lĂ , le banquier-Ă©crivain a dĂ©jĂ  terminĂ© 80% de son deuxiĂšme roman. Toujours la musique en toile de fond, mais cette fois-ci, l’inspiration vient de l’icĂŽne punk-poĂšte Patti Smith. La preuve que pour Nicolas De Neve, l’Ă©criture n’Ă©tait pas qu’un dĂ©tour, mais bien une nouvelle destination.

    Détours, 1699 kilomÚtres, Spinelle, 276 pages, 18 euros.

  • Un cafĂ© avec le ministre Roland Lescure Ă  Washington

    MĂȘme s’il a quittĂ© les bancs de l’AssemblĂ©e nationale, Roland Lescure tient Ă  garder le contact avec les Français des États-Unis. L’ancien dĂ©putĂ© d’AmĂ©rique du Nord et actuel membre du gouvernement Lecornu profitera d’un dĂ©placement Ă  Washington, ce lundi 12 janvier, pour rencontrer celles et ceux qui le souhaitent (et qui se lĂšvent tĂŽt) Ă  la Boulangerie Christophe, Ă  7:30am, autour d’un cafĂ©.

    Le ministre de l’Economie, des Finances et de la SouverainetĂ© industrielle, Ă©nergĂ©tique et numĂ©rique enchaĂźnera ensuite une sĂ©rie de rendez-vous dans la capitale fĂ©dĂ©rale : il rencontrera son homologue amĂ©ricain Scott Bessent pour lui demander notamment « des explications » comme il l’a dit, aprĂšs l’interdiction de sĂ©jour aux États-Unis dĂ©crĂ©tĂ©e par l’administration Trump pour l’ancien commissaire europĂ©en Thierry Breton et quatre autres personnalitĂ©s europĂ©ennes qui plaident en faveur d’une rĂ©glementation plus stricte du secteur technologique. 

    Roland Lescure verra également le président de la Réserve fédérale américaine Jerome Powell, la directrice générale du FMI Kristalina Georgieva, et Ajay Banga, le président de la Banque mondiale. 

    Rencontre avec le ministre Roland Lescure, lundi 12 janvier à 7:30am, Boulangerie Christophe, 1422 Wisconsin Avenue Northwest, DC. Réservation ici.

  • Un vestige du « Chelsea français » va disparaĂźtre

    La prochaine fois que vous passerez devant le 253 West 24th Street, prĂšs de la HuitiĂšme avenue, ouvrez l’Ɠil. Votre regard se fixera certainement sur le nom de l’immeuble – « Jeanne d’Arc Home » -, accompagnĂ© des armoiries de la Pucelle d’OrlĂ©ans (l’épĂ©e, la couronne et les fleurs de lys).

    Il s’agit d’une ancienne maison pour catholiques françaises « sans amies », d’aprĂšs la formule employĂ©e par le New York Times Ă  son ouverture, en 1896. Comprenez : un Ă©tablissement utilisĂ© pour hĂ©berger des femmes arrivĂ©es seules Ă  New York et destinĂ©es Ă  devenir des domestiques, gouvernantes, couturiĂšres ou s’occuper d’enfants.

    Une institution de la « colonie » française

    Vendu en 2024 au dĂ©veloppeur immobilier John Catsimatidis, Ă©galement propriĂ©taire des supermarchĂ©s Gristedes et D’Agostino, pour plus de 22 millions de dollars par l’ordre de religieuses qui l’opĂ©rait, le bĂątiment doit ĂȘtre dĂ©moli. Fin dĂ©cembre, des ouvriers Ă©taient Ă  l’Ɠuvre Ă  l’intĂ©rieur pour le vider. « Cette rĂ©sidence permettait de s’assurer que les jeunes femmes qui venaient Ă  New York restaient dans le droit chemin et Ă©taient supervisĂ©es », explique Laurence Frommer, guide et ancien prĂ©sident de Save Chelsea, une association de prĂ©servation historique du quartier.

    La « Jeanne d’Arc Home » Ă©tait liĂ©e Ă  l’église française Saint Vincent de Paul, situĂ©e sur la 23e rue mais fermĂ©e depuis des annĂ©es. D’aprĂšs le Times, une image de Jeanne d’Arc trĂŽnait Ă  l’intĂ©rieur. Lors de l’inauguration par l’archevĂȘque, des drapeaux français et amĂ©ricains ont Ă©tĂ© sortis. DotĂ©e d’un bureau de « renseignement » pour les mises en relation, la rĂ©sidence aidait notamment ses occupantes Ă  trouver du travail. À l’époque, son administrateur, le PĂšre Wucher, a confiĂ© au journal new-yorkais que de « nombreuses mĂšres » voulaient s’entourer de jeunes Françaises pour les aider avec leurs enfants.

    La structure faisait partie des nombreuses institutions françaises actives dans le sud de Manhattan lors de la seconde moitiĂ© du XIXe siĂšcle. Cette pĂ©riode, marquĂ©e par la valse des rĂ©gimes politiques en France, a vu dĂ©barquer de nombreux immigrĂ©s français Ă  New York. Cette « colonie », comme le New York Times l’a appelĂ©e dans un article de 1902, se concentrait Ă  SoHo, oĂč elle a ouvert cafĂ©s, boucheries, restaurants et autres commerces. La communautĂ© comptait alors quelque 20 000 membres, selon une estimation donnĂ©e au magazine Scribner’s Monthly en 1879. Parmi eux, des Communards ayant fui la France en 1871.

    Les derniĂšres traces de l’histoire tricolore

    Avec le temps, la population tricolore s’est dĂ©placĂ©e vers le nord. Le « Chelsea français » qui a ainsi Ă©mergĂ© abritait notamment plusieurs lieux de culte protestants et catholiques, comme l’église Saint Vincent de Paul donc, le siĂšge des Gardes de Lafayette (un bataillon d’immigrĂ©s français actif pendant la Guerre civile) ou des clubs comme le Cercle français de l’Harmonie, organisateur de grands bals masquĂ©s sur la 14e rue. Sans oublier des associations professionnelles de chefs, serveurs et musiciens
 « Comme tout groupe d’immigrĂ©s, les Français avaient leurs organisations caritatives et sociales. À l’image des autres communautĂ©s, ils ont recréé leur propre monde Ă  New York », reprend Laurence Frommer.

    Au fil des annĂ©es, la prĂ©sence française Ă  Chelsea s’est diluĂ©e, mais elle se cristallise toujours dans certains bĂątiments. Save Chelsea les a recensĂ©s dans une visite virtuelle. « Nous faisons cela par instinct de prĂ©servation et pour honorer cette histoire », explique Pamela Wolff, la prĂ©sidente de l’association. Vous ne verrez plus Chelsea de la mĂȘme maniĂšre.

  • French CinĂ©mathĂšque : une soirĂ©e « Nouvelle Vague » Ă  l’Avalon Theatre de DC

    Film hommage Ă  la libertĂ© crĂ©ative et Ă  l’esprit d’invention, « Nouvelle Vague Â» sera projetĂ© le mercredi 21 janvier Ă  8pm Ă  l’Avalon Theatre, dans le cadre de la sĂ©rie French CinĂ©mathĂšque, qui propose un film en langue française (sous-titrĂ© en anglais) chaque troisiĂšme mercredi du mois.

    RĂ©alisĂ© par le rĂ©alisateur amĂ©ricain Richard Linklater, avec Guillaume Marbeck, Zoey Deutch, Aubry Dullin, le film transporte le spectateur au cƓur d’un moment fondateur de l’histoire du cinĂ©ma : le tournage d’« Ă€ bout de souffle » de Jean-Luc Godard, en 1959. À cette Ă©poque, Godard, encore critique aux « Cahiers du cinĂ©ma », ambitionne de s’imposer comme cinĂ©aste, alors que ses confrĂšres François Truffaut et Claude Chabrol rencontrent dĂ©jĂ  le succĂšs. InspirĂ© du scĂ©nario de Truffaut, il se lance dans un tournage audacieux et improvisĂ©, filmĂ© dans les rues de Paris.

    La production s’avĂšre chaotique. Godard doit composer avec l’impatience du producteur Georges de Beauregard, les Ă©changes parfois tendus avec Jean-Paul Belmondo et les interrogations de Jean Seberg. TournĂ© en noir et blanc et montĂ© avec une Ă©nergie nerveuse, « Nouvelle Vague Â» Ă©pouse pleinement l’esthĂ©tique et l’esprit du mouvement qu’« Ă€ bout de souffle » a contribuĂ© Ă  faire naĂźtre. PrĂ©sentĂ© au Festival du film de New York, le film est une rĂ©flexion sur la libertĂ© artistique, l’audace et l’acte de crĂ©ation.

    Infos pratiques

    The Avalon Theatre, 5612 Connecticut Avenue NW, DC. « Nouvelle Vague » le mercredi 21 janvier à 8pm. Billets

  • Comment Boston est devenue un haut lieu du brutalisme aux États-Unis ?

    « Lorsque nous avons commencé à travailler sur un livre consacré aux bùtiments brutalistes de Boston avec Chris Grimley, Michael Kubo, en 2007, les gens nous attaquaient presque avec des fourches et des torches, explique Mark Pasnik, architecte et co-auteur de Brutalist Boston Map , un guide répertoriant 48 monuments brutalistes, et de Heroic: Concrete Architecture and the New Boston. Ils nous demandaient comment nous pouvions aimer ces bùtiments horribles et déshumanisants. Deux décennies plus tard, il y a eu un revirement complet ».

    Le McCormack Building, juste Ă  l’extĂ©rieur du quartier de Beacon Hill, rassemble plusieurs administrations locales. Sa construction fut achevĂ©e en 1975. © Benoit Landon

    Reconnaissable par l’usage de matiĂšre brute, surtout le bĂ©ton, et l’absence d’ornement, le brutalisme a prospĂ©rĂ© en Europe aprĂšs la DeuxiĂšme Guerre mondiale avant de se dĂ©velopper aux États-Unis. Boston est l’une des villes amĂ©ricaines les plus marquĂ©es par ce mouvement adulĂ© ou haĂŻ. Pour Mark Pasnik, la capitale du Massachusetts est mĂȘme une rĂ©fĂ©rence en la matiĂšre. MĂȘme si Washington abrite plus de bĂątiments, la qualitĂ© de ceux de Boston est supĂ©rieure, selon lui.

    Ainsi, au-delĂ  du controversĂ© City Hall, citĂ© tantĂŽt parmi les Ă©difices les plus laids jamais construits, tantĂŽt parmi les plus beaux, la ville regorge de constructions en bĂ©ton brut imaginĂ©es par les plus grands architectes du milieu du XXe siĂšcle, comme I.M. Pei ou Le Corbusier – ce dernier n’ayant construit qu’un seul bĂątiment en AmĂ©rique du Nord, le Carpenter center for the visual arts, sur le campus de l’universitĂ© d’Harvard, Ă  Cambridge. D’autres sont moins emblĂ©matiques, tout aussi importants dans le paysage de Boston : le New England Aquarium, le Boston Architectural Center, le Government Center Garage ou le surprenant Christian Science Church Center.

    La mairie (City Hall) de Boston, a Ă©tĂ© conçue par Kallmann McKinnell & Knowles, un cabinet d’architecture fondĂ© par trois professeurs de l’UniversitĂ© Columbia Ă  New York, et construite entre 1963 et 1969. © E. GuĂ©del

    Ce foisonnement s’explique par plusieurs facteurs. « Boston a connu plusieurs dĂ©cennies sans investissement entre les annĂ©es 1930 et 1950, prĂ©cise Mark Pasnik. Presque rien n’y a Ă©tĂ© construit. À cette Ă©poque, le journal local considĂ©rait que Boston Ă©tait devenu « un trou perdu sans espoir » ». Cette apathie a longtemps Ă©tait liĂ©e au contexte politique : les rĂ©publicains vivant dans les banlieues et contrĂŽlant les investissements opposĂ©s Ă  une classe politique majoritairement irlandaise et catholique rĂ©sidant en ville. La mĂ©fiance entre les deux camps a provoquĂ© un statu quo jusqu’aux annĂ©es 1960 et gelĂ© quasiment les investissements. « Nous le voyons dans notre centre-ville oĂč il n’y a aucun bĂątiment Art dĂ©co. Par ailleurs nous n’avons eu aucun gratte-ciel, Ă  l’exception du Custom House, jusqu’au milieu des annĂ©es 1960. Â»

    La First Church de Boston, situĂ©e dans le quartier de Back Bay, a Ă©tĂ© conçue par Paul Rudolph, en 1968, suite Ă  un incendie. Elle intĂšgre une partie de l’ancien bĂątiment nĂ©o-gothique imaginĂ© par William Robert Ware et Henry Van Brunt en 1867. © Benoit Landon

    Donald Trump contre le brutalisme

    La situation s’est dĂ©bloquĂ©e avec l’arrivĂ©e Ă  la mairie du dĂ©mocrate John Collins (1960–1968) et son slogan « New Boston Â». Face au besoin urgent de se dĂ©velopper, Boston est donc devenue une ville brutaliste. Mark Pasnik note pourtant un certain anachronisme puisque ce mouvement architecturale, nĂ© au Royaume-Uni aprĂšs la DeuxiĂšme Guerre mondiale, reprĂ©sentait la nĂ©cessitait de reconstruire Ă  une Ă©poque oĂč les ressources manquaient. Pour lui, le brutalisme Ă  Boston reprĂ©sente « une architecture plus positive, considĂ©rant le bĂ©ton comme une sorte de permanence civique et un matĂ©riau robuste reflĂ©tant la rĂ©alitĂ© du domaine public. Beaucoup de ces bĂątiments Ă©taient des bĂątiments publics et devaient ĂȘtre diffĂ©rents du modernisme corporatif des annĂ©es 1950, avec son langage de verre et d’acier. Il y a eu une sorte de changement lorsque ce langage a traversĂ© l’ocĂ©an. »

    Imaginé en 1962, le New England Aquarium a été ouvert au public en 1969. Il accueille plus de 1,3 million de visiteurs chaque année. © Vanessa Kahn

    Reste que le brutalisme est encore trĂšs dĂ©criĂ© Ă  cause de son esthĂ©tique. RĂ©cemment, le PrĂ©sident des États-Unis a mĂȘme signĂ© un dĂ©cret visant Ă  adopter une architecture plus classique pour les Ă©difices publics, au dĂ©triment du brutalisme. Mark Pasnik considĂšre que Donald Trump Â« est un exemple du recul du pays, et non de l’Ă©tat d’esprit de la plupart des gens. » Plus largement, il constate un regain d’intĂ©rĂȘt, notamment d’un public plus jeune pour le brutalisme. « Aujourd’hui, vous pouvez acheter toutes sortes de bibelots et d’articles brutalistes, comme une cafetiĂšre. Le brutalisme est une marque trĂšs largement acceptĂ©e. Je le compare en quelque sorte au terme « queer ». Nous le trouvions insultant au dĂ©part, mais il a Ă©tĂ© repris par les personnes qui admirent ces bĂątiments comme une sorte de surnom positif. Il y a eu un changement radical au cours des deux dĂ©cennies pendant lesquelles nous avons travaillĂ© sur ce sujet, dans l’acceptation et la comprĂ©hension de ces bĂątiments. »

    En contrebas du McCormack Building, un autre exemple du brutalisme, avec le département de la santé mentale. © Benoit Landon

    La carte des 48 bùtiments brutalistes de Boston, Brutalist Boston Map, aux éditionx Blue Crow Media, retrouver ici ou sur Amazon ici.